Clair-obscur du squattage et de la communauté

Clair-obscur du squat et de la communauté

Ruymán Rodríguez

traduit par Plaine Nébulition

Fanzine bilingue a télécharger ici

Résumé

Squatter a les connotations d’un verbe revendicatif. C’est prendre ce qui est sans usage, abandonné, et le rendre utile. C’est signaler la disproportion établie par la propriété privée sur un bien de première nécessité comme le logement. Cependant, il existe beaucoup de nuances.

Mots clefs:

Okupar, squatter, communauté, auto-gestion, anarchisme, FAGC

Clair-obscur du squattage et de la communauté

Squatter a les connotations d’un verbe revendicatif. C’est prendre ce qui est inutilisé, abandonné, et le rendre utile. C’est signaler la disproportion établie par la propriété privée sur un bien de première nécessité comme le logement. Cependant, il y a beaucoup de nuances.

J’ai toujours cru que squatter avait un aspect vindicatif qui se suffisait à lui-même et que le choix de l’immeuble n’était pas important tant qu’il était abandonné. La réalité m’a fait élargir cette perspective.

Lorsque nous avons commencé (la FAGC)1 à intervenir sur le logement, nous nous sommes spécialisés dans l’arrêt des expulsions moyennant des piquets de grève (même si nous avions déjà une certaine expérience en terme de squattages). Nous voulions faire une alliance avec la PAH2 locale, qui aurait pu aborder l’aspect légal, et avec le Mouvement Okupa3, au niveau des relogements. Finalement, celle-là avait d’autres priorités et celui-ci, bien qu’il ait essayé, n’a pas pu changer de dynamique. On s’est donc retrouvés a bûcher le Code Pénal et à nous spécialiser dans l’ouverture de maisons.

Je me rappelle du cas d’une famille avec 4 enfants, fraîchement expulsée, qui était arrivée à nous bien trop tard. On est allés à une maison okupa du quartier pour demander aux habitants de les acceuillir quelques jours jusqu’à ce que l’on puisse ouvrir un logement d’urgence (à ce moment, nous n’avions pas encore le surplus d’immeubles expropriés que l’on eut plus tard). Les membres du squat nous ont dit, juste après nous avoir ouvert la porte, que c’était impossible. Les chambres libres étaient destinées aux “voyageurs” (des gens du mouvement okupa international qui venaient pour un festival, en vacances ou en Erasmus) et que le reste de l’espace était dédié à la méditation. Je me suis alors rendu compte à quel point ce squat professionnalisé était loin de la revendication, à quel point il était loin de la rue et des besoins des gens ordinaires. Ce soir-là, à la hâte et angoissé par cette famille, frustré et fâché par l’insensibilité des personnes “conscientisées”, j’ai ouvert une maison sans prendre aucune précaution et de peu j’y laissais un pied (à l’entrée de la porte, l’obscurité cachait un énorme piège de chasse; depuis, je ne rentre jamais sans lumière).

Se rendre compte qu’il fallait choisir qui exproprier a été en partie une question de stratégie et en partie une confrontation avec la réalité. Nous essayons souvent de compter sur la complicité du quartier où nous habitons pour que l’occupation dure plus longtemps. Quand il s’agit d’un particulier, à moins que personne ne connaisse le propriétaire et sa famille, ou que le logement soit abandonné depuis des décennies, les voisins n’approuvent pas l’action et peuvent même en arriver à appeler la police. Par contre, à part les politiciens, personne ne défend les banques. Dans ces cas-là, les propres voisins nous incitaient à entrer et coopéraient dans l’ouverture, ou bien facilitaient le ravitaillement. C’est ainsi qu’on a vu qu’en plus d’attaquer la propriété privée, il fallait s’en prendre au pouvoir financier, car il y avait des avantages même à un niveau strictement pratique.

Cependant, la pratique du squat peut aussi être un cercle fermé par un autre aspect. Quand on squatte par nécessité on peut éviter les bêtises que je viens de raconter, mais d’autres problèmes se posent. Squatter par nécessité peut supposer qu’une fois que le besoin n’existe plus, l’implication disparaisse elle aussi. Nous croyons que l’entraide et le partage d’outils d’autonomie suppose en soi une émancipation, mais ceci est une idéalisation. La personne que tu aides à squatter une maison peut tranquillement en finir par te dénoncer si tu refuses par la suite de l’aider à trafiquer son compteur d’électricité. Je sais de quoi je parle. Le capitalisme s’est répandu de manière tellement parfaite dans la population que ceux qui vivaient dans le besoin appliquent rapidement le darwinisme social une fois qu’ils obtiennent un strict minimum. J’ai vérifié que l’ancien paria, qui grâce à l’obtention d’un logement peut réunifier sa famille et se garantir des aides, devient un tyran et investit entièrement ses revenus, quoique limités, dans la consommation. J’ai vu comment, après ce changement de situation, cette même personne qui fuyait la misère refuse aussitôt d’avoir des squatteurs, des sans-abri et des migrants à ses côtés, et ne veut pas que d’autres maisons soit expropriées près de la sienne. J’ai vu les obscures et insondables profondeurs qui caractérisent les personnes que le capitalisme produit en série.

Ce que je raconte est dur et peut éventuellement surprendre si je dis que, parfois, quand tu connais la vie des gens, tu peux même arriver à comprendre d’où proviennent ces attitudes. Par exemple: un jeune de 20 ans qui venait d’être père nous a contactés car il n’avait pas de logement. Après l’avoir aidé à l’obtenir, non seulement il n’a pas coopéré, mais en plus il s’est converti en saboteur, qui n’avait pas de scrupules à appeler la police quand on le contrariait. Il devint un ennemi et personne, évidemment, ne voulait en entendre parler. Mon mépris pour lui s’est nuancé quand j’ai connu son histoire: enfant, cette personne a subi des abus sexuels de la plupart des membres de sa famille, il avait des parents toxicomanes et a passé la plupart de son enfance – de 7 à 18 ans – dans un centre d’accueil. Il est sorti de là-bas habitué à faire du mal pour éviter d’être écrasé, à tromper pour obtenir un petit peu plus, à exploiter ses égaux et à maintenir une relation de soumission rancunière avec l’autorité. Régulièrement sous traitement médicamenteux, maltraité et humilié, toute sa vie se construisait dans un centre qui était en même temps une prison, une école et une ONG; des institutions qui devraient toutes être abolies. Elles ne lui ont rien appris, et pendant une bonne partie de son enfance et adolescence, la seule chose qu’il savait, c’est qu’il avait droit à un lit et trois repas quotidiens, sans affection ni empathie, sans qu’on stimule en lui aucune curiosité créative. Aliéné, il n’a jamais su d’où venaient les choses, ni qui les produisait ni pourquoi elles arrivaient à ses mains; il voulait tout simplement survivre jusqu’au lendemain, en traînant sa rancœur et en espérant un jour pouvoir profiter de la vie hédoniste que lui vendait la télé. Je ne prétends pas l’excuser ni le justifier, mais c’est plutôt rare que, quand tu tends la main a quelqu’un qui a vécu tout ça, celui-ci se limite à en profiter, au lieu de t’arracher le bras. Les gens qui ont vécu comme ça, fabriqués intentionnellement par la violence du Système, devraient sauter à la jugulaire de leurs égaux et les déchiqueter, et pourtant ils ne le font pas, et se limitent à s’écraser les uns les autres.

Ces expériences m’ont convaincu que le squat devrait être compris comme une expropriation mais aussi comme une socialisation. S’il n’y a pas une aspiration ou un projet révolutionnaire qui suppose récupérer les biens de consommation, que ce soit de manière progressive ou bien de manière plus ambitieuse, les squats peuvent se convertir en une activité exclusivement onaniste. La pédagogie est nécessaire entre ceux qui squattent, mais celle-ci n’est pas une panacée. Il faut que l’aide soit accompagnée de compromis, si ceux qui reçoivent de l’aide ne s’impliquent pas, eh bien qu’ils poursuivent leur route seuls; n’importe qui peut donner un coup de pied dans une porte. Il faut aussi voir à qui se dirige le discours, s’il se dirige aux convaincus qui n’en ont pas besoin ou à ceux qui vivent dans le besoin et qui ne sont pas convaincus. La réponse n’est pas facile, mais c’est bien elle qui détermine si le squat sera une activité endogamique d’auto-consommation ou bien une activité qui, se confrontant à mille défis et défaites, puisse transformer minimement le monde qui l’entoure.

Cette réflexion sur le squat en général peut être amenée à un autre niveau de profondeur si on l’entend comme un outil de création de communautés alternatives, vu que créer ce lieu commun est parfois l’unique objectif de ceux qui squattent un espace. Ce n’est pas en vain que la plupart des mouvements sociaux reproduisent dans leur discours, de manière insistante, l’idée de “faire communauté”.4 Quand les rêves révolutionnaires se heurtent à la réalité, c’est aussi vers la création de communautés que se dirigent les attentes. De la même manière, dans les milieux révolutionnaires il est récurrent de parler, quoi que de manière vague, d’ériger des “communautés de résistance” (en mettant l’accent, au niveau pratique, sur le premier terme plutôt que sur le second). Nous le faisons sans concevoir presque jamais que ce mythe de notre imaginaire commun a aussi ses limites. Ceci ne signifie pas pour autant que cette idée soit un élément négatif, ni un élément à bannir, mais plutôt un élément dont il faut questionner et remettre en cause les fondements.

Au cours du XIXe siècle, un grand nombre des premiers socialistes ont développé, autant à un niveau théorique que pratique, des modèles communautaires idylliques de mise en œuvre immédiate; tous ont échoué. Que ce soit en suivant l’inspiration d’Owen, de Saint Simon, Cabet ou même le modèle libertaire de Fourier, tous ont subi le même sort. Josiah Warren, considéré comme le premier anarchiste conscient de l’Amérique du Nord, participa à l’une de ces premières communes owenistes aux États-Unis, et il en ressortit totalement désenchanté. À la suite de quoi il adopta un concept individualiste des interactions sociales qu’il appela la « déconnexion ». Selon lui, plus les gens étaient indépendants, et plus ils étaient heureux ; et plus ils étaient déconnectés de structures générales, plus ils se sentaient libres dans leurs habitudes. Cela ne signifie pas que Warren rejetait les liens sociaux; il considérait seulement que la réglementation de tous les aspects de la vie des membres d’une communauté conduit à la mort de celle-ci.5

Plusieurs décennies avant Warren, et même avant les premières expériences communautaires utopiques du XIXème siècle, William Godwin avait déjà lancé l’alerte contre ce type d’excès. Godwin, qui dans son livre nommé Enquête sur la justice politique (1793) défend précisément un modèle de vie basé sur la propriété collective, considère que cette forme de propriété ne doit pas supposer communautariser aussi les usages et les coutumes. Pour lui, la propriété commune ne doit pas nécessairement signifier que les salles à manger, les horaires, les travaux et les pensées soient, eux aussi, communs.6 La propriété collective doit inspirer l’indépendance de l’esprit, sans renoncer aux liens sociaux. Presque un siècle plus tard, Oscar Wilde défendrait quelque chose de très semblable dans son essai L’âme de l’homme sous le socialisme (1890).7

Les expériences communautaires qui ont eu lieu vers la fin du XIXème et au début du XXème siècle ont également échoué. Ces expériences avaient pour la plupart une tendance libertaire, et elles se sont propagées à travers l’Italie, l’Espagne, en particulier en France et aussi dans les pays d’Amérique du Sud les plus touchés par les migrations européennes (comme l’Argentine ou le Brésil). Dès les exemples de communautés inspirées par des personnages tels que Fortuné Henry et jusqu’à la popularisation des soi-disant « milieux libres » vers la fin de la Belle Époque, les anarchistes ont consacré beaucoup d’efforts à ces expériences. Très peu sont celles qui ont réussi à persister au fil du temps, et la plupart ont été détruites plutôt par une action dissolvante interne que par la répression de l’État.

L’un des exemples les mieux documentés a été celui de « La Cecilia » (1890-1894), une expérience sui generis quoique très paradigmatique, réalisée principalement par des migrants italiens dans une région isolée du Brésil. Expliquer les détails de la vie communautaire de cette commune pourrait être l’objet de plusieurs articles, ce qui n’est pas mon intention. Il suffit d’expliquer qu’au niveau personnel, beaucoup de contradictions présentes dans nos milieux actuels se sont produites. Non seulement en termes de jalousie et de mesquinerie, mais aussi par l’obligation pour ses membres de vivre des situations amoureuses ou affectives pour lesquelles ils n’étaient pas préparés (comme si cela signifiait obtenir une sorte de pedigree évolutif révolutionnaire). Au niveau social et économique, l’égoïsme, la paresse, l’absence de solidarité et l’autoritarisme se sont également frayé un passage. Surprenant? Une communauté humaine se compose de vices et de vertus humaines. L’adjectif d’anarchiste n’a pas la fonction d’être une sorte de fétiche animiste qui éloigne les mauvais esprits quand on l’agite au visage des gens.

Nous avons l’éducation que nous avons reçue et ce même en ayant voulu éliminer une grande partie des influences de notre milieu, ceci ne signifiant pas qu’elles disparaissent complètement. Un milieu créé à des fins libertaires ne peut pas se blinder envers l’autorité qui l’entoure ni purifier par décret l’autoritarisme que ses membres portent en eux. Et même si cela était possible, que sortirait de cet espace hermétique?

Déjà Élisée Reclus, dans son texte bref mais brillant Les colonies anarchistes (1900) nous a averti de toutes ces circonstances. Il signalait que :

En un mot, les anarchistes se créeront-ils des Icaries en dehors du monde bourgeois? Je ne le pense ni ne le désire. (…) Soutenues par l’enthousiasme de quelques-uns, par la beauté même de l’idée rectrice, ces entreprises ont pu durer quelques temps malgré le poison qui les rongeait; mais, à la longue, les éléments de désagrégation devaient faire leur œuvre, et le tout s’effondrait de son propre poids, même lorsque aucune violence destructive n’était exercée du dehors. (…) C’est qu’on ne s’isole point impunément: l’arbre que l’on transplante et que l’on met sous verre risque fort de ne plus avoir de sève, et l’être humain est bien plus sensible encore que la plante. La clôture tracée autour de lui par les limites de la colonie ne peut que lui être mortelle. Il s’accoutume à son étroit milieu, et, de citoyen du monde qu’il était, il se rapetisse graduellement aux simples dimensions d’un propriétaire; les préoccupations de l’affaire collective qu’il gère rétrécissent son horizon: à la longue, il devient un banal gagneur d’argent”.8

Ces constats, que Reclus signalait, diffèrent-elles de ce que nous avons vu dans toutes les communes modernes depuis celles des hippies dans les années 60 et 70 du siècle dernier jusqu’à l’époque actuelle? Il est impossible que quelque chose se reproduise, de manière infaillible, pour la simple raison que les choses sont ainsi faites.

On pourrait penser que le problème vient des personnes idéologisées, et qu’avec des personnes libres de tares politiques cela serait différent; mais ce n’est pas le cas. Les problèmes sont exactement les mêmes; moins sophistiqués au niveau rhétorique, et pourtant identiques.

Le fait est que, même si nous arrivions à créer une société parfaite, qu’en est-il du reste de la société? Le problème soulevé par Bakounine, que l’on ne peut être libre en étant entouré d’esclaves, n’a toujours pas été résolu.9 Une micro-société isolée, qui aurait un fonctionnement libertaire parfait, serait très peu libertaire au niveau global. Un groupe de stricts « gagneurs d’argent », comme disait Reclus, obsédés par le maintien sur pied de la petite entreprise familiale, transformeraient la communauté en une entreprise qui aurait le format d’une société à responsabilité limitée. Peut-être que 15 personnes vivent un mirage de liberté, mais 7 milliards continueront à ramper exactement comme ils l’ont toujours fait.

Alors, faut-il éliminer toute intention de créer des communautés? Mon discours ne cherche pas à affirmer de grandes vérités immuables. Je me souviens de la définition du modèle libertaire de Kropotkine pour l’Encyclopædia Britannica (1905), dans laquelle il parle de communes autonomes de différentes tailles et, selon les envies, temporaires. Je me souviens aussi de l’idée des «Associations des égoïstes» de Stirner.10 Je me rappelle aussi du vécu partagé par des personnages comme Thoreau, qui fuyaient les villes et ne mettaient chez eux que trois chaises : « une pour la solitude, la deuxième pour les amis et la troisième pour la société ».11 Aucun d’entre eux ne savait ce que réservait le futur, tout comme aucun de nous ne peut le savoir aujourd’hui. Prendre appui sur la théorie pour définir le modèle idéal est stupide et stérile. Seule la mise en pratique nous permet de trancher. Ainsi, ce texte parle de ce que l’expérience, autant historique que personnelle, m’a démontré.

Pour subsister, une communauté doit éviter de s’enchevêtrer dans ce que j’appelle « la politique de l’impossible ». Il y a des choses que l’assemblée d’une communauté peut voter de façon majoritaire, voire même consensuelle, mais si ce qui a été approuvé dépasse les limites du possible, cela ne sera pas réalisé. Voter à la majorité absolue que demain nous serons capables de léviter ne nous éloignera pas d’un centimètre du sol. La communauté ne peut pas aborder les problèmes qui échappent à son contrôle. Par exemple, si elle se met d’accord sur un horaire de nuisances sonores, elle devra évaluer la prédisposition réelle qui existe envers un tel accord, la capacité communautaire à l’appliquer et les conséquences d’un éventuel non-respect de cet accord. Si l’analyse nous indique qu’il n’y a pas de possibilité réelle d’appliquer ce qui a été convenu, il vaut mieux éviter de le proposer. Et cela soulève la question de la prise de décisions concernant l’éthique, la morale, la sphère privée du domicile et les coutumes. Bien que certaines habitudes dérangent et déplaisent, il y a des choses dont l’accomplissement ne se vérifie pas. Et même si cela était possible, serait-ce désirable ? Pour y parvenir, il faudrait mettre en place une lourde et répugnante machinerie répressive similaire à celle de l’État, ou parier sur un travail de pédagogie et d’auto-formation qui, dans l’éventualité qu’il fonctionne, nous prendrait plusieurs décennies. Il existe des éléments dont la communauté doit reconnaître son incompétence, même si cette incompétence est temporaire.

En ce qui concerne les individus qui composent ou qui entourent la communauté, celle-ci doit se prononcer seulement sur les problèmes qui affectent ce qui est commun, qui impliquent la majorité des membres ou qui menacent ou mettent en danger la communauté de manière directe. Tant que cela ne se produit pas, l’assemblée doit s’inhiber.

À ce sujet, je me souviens d’un incident survenu au camp 15M de Las Palmas. Une assemblée conovoquée par la « Commission du respect » eu lieu pour voir comment empêcher une personne ayant des attitudes « indésirables » (motivées par la toxicomanie et de graves problèmes mentaux) d’accéder à la place. Tout le monde parlait d’expulsion et de « patrouilles de contrôle ». Quand ce fut mon tour de prendre la parole, j’ai soulevé deux objections : d’abord, le dilemme moral de l’exclusion, qui consiste à balayer sous le tapis les problèmes qui nous dérangent, tout comme le fait cette société capitaliste qui nous déplaît tellement; deuxièmement, bien que la majorité décide de l’empêcher de participer, comment serait-il possible de mettre en œuvre cette résolution? Une place est un espace public auquel l’accès ne peut être empêché. Créer une police du 15M qui surveille en permanence le périmètre? Et, dans le cas où cette aberration serait mise en place, recourir à la violence si l’individu traverse le cordon? J’ai attiré l’attention sur le fait que les mêmes pacifistes qui avaient censuré l’autodéfense face aux agressions policières approuvaient la violence pour « se protéger » d’une personne souffrant de multiples maladies mentales et sociales. J’ai suggéré de comprendre la situation de la personne en question et de lui proposer de quoi s’occuper et s’impliquer, vu qu’il s’intéressait au Mouvement. Comme il aimait peindre, je lui ai proposé de concevoir les pancartes et il s’y consacra pendant plusieurs semaines, jusqu’à peu de temps avant l’expulsion. Sa participation ne fut pas une panacée, mais les problèmes de cohabitation se sont réduits.

Il y aura toujours des individus perturbateurs, des éléments qui saboteront depuis l’intérieur. La communauté doit évaluer les outils dont elle dispose pour faire face à ces situations, et si elle capable de les appliquer sans devenir ce même modèle autoritaire qu’elle condamne. La communauté doit étudier si l’individu est perméable à la persuasion ou à la pédagogie, si des mesures punitives sont nécessaires (un chemin dangereux qui ne connaît pas de limites et qui ne s’applique pas avec des mots)12 ou bien si il faut recourir à l’expulsion. Et surtout, la communauté doit vérifier si la possibilité d’appliquer l’une de ces mesures existe vraiment. La proportion réelle des éléments perturbateurs doit également être considérée. Une communauté où la plupart des individus sabotent n’est plus une communauté, et dans ce cas il est préférable de l’abandonner.

La communauté13 doit cesser d’être considérée comme une entité qui a une vie qui lui est propre, une vie supra-humaine. Elle n’est qu’une structure inanimée qui existe grâce à ceux qui la composent. Sa nature, qu’elle soit négative ou positive, est déterminée par la qualité humaine de ses composants. Elle doit être considérée comme un corps qui n’est jamais le noyau de lui-même; ce corps est composé de cellules et, pour le meilleur ou pour le pire, ce sont celles-ci qui déterminent l’état de santé ou de maladie du corps en question. Le corps peut éliminer une cellule maligne, extirper un cancer, mais il ne peut jamais le faire sans se mutiler soi-même.

La vie en communauté est un phénomène social qui semble incontestable; remettre ce fait en question équivaudrait à se lancer dans le débat de savoir si l’être humain est naturellement enclin à la sociabilité ou pas. Ce n’est pas un débat auquel je m’intéresse depuis mon adolescence ; je veux seulement remettre en question les limites du modèle, les frontières que celui-ci ne peut pas franchir sans risquer sa vie (et mourir, malheureusement, en tuant).

En partant de ce qui a été dit, je ne pense pas souhaitable, en ce qui concerne les projets sociaux, de considérer la constitution de communautés comme une fin en soi. La communauté est un moyen de contraster nos théories, de les tester, de les rendre plus fortes, d’exercer la cohabitation, de créer des structures et des tissus, pour rendre notre pratique quotidienne et courante plus puissante jour après jour; tout ceci est très important, certes, mais cela reste néanmoins un moyen et non un but. Voir la création de communautés comme notre objectif ultime équivaut à investir toutes nos forces dans la réparation, le graissage et la préparation d’un véhicule dans le but d’en faire un objet digne d’une exposition, mais sans jamais être en mesure de le démarrer, soit parce qu’il est devenu un élément décoratif, inutile pour faire des déplacements, soit parce que nous craignons qu’il se détériore pendant le voyage. Il me vient à l’esprit le « Projet A », promu par Horst Stowasser à Neustadt (Allemagne) à la fin de XXème siècle. C’est un cas exemplaire, une démonstration de capacité, une expérience qui offre beaucoup de leçons précieuses, mais la concevoir comme étant un objectif en soi serait, à mon avis, rater la cible. C’est un projet qui illustre exactement ce que je viens de dire: la tendance à renforcer l’outil, à créer une structure puissante, sans se rendre compte que l’on peut perdre la perspective en transformant une partie en l’ensemble. Ce projet est un exemple de ce qui se passe lorsque les mots perdent leur sens, quand les méthodes deviennent les buts, et que les ressources remplacent les objectifs. Il était naïvement tenu pour acquis que le processus révolutionnaire se produirait per se, simplement en renforçant les réseaux autogestionnaires, et que la croissance du projet serait inévitablement liée au conflit avec l’autorité . Mais la vérité est que le pouvoir a l’habitude de tolérer les projets parallèles tant que ceux-ci occupent tout le temps des personnes impliquées et n’ont pas l’intention d’interférer directement avec le fonctionnement du statu quo. Parfois, il en vient même à encourager ce type de projets, ils nous permettent que l’on s’épuise à la tâche, mettant fin nous-même à notre engagement, ou en faisant de notre projet l’objectif de notre vie au lieu de le concevoir comme un simple élément qui peut nous aider à changer nos vies. En fin de compte, les participants deviennent obsédés par le bon fonctionnement du projet, par le maintien de sa stabilité, et se bornent à perfectionner ou à garder le projet tel qu’il est. À ce stade, seul le projet en soi compte, et pour le perpétuer tout est sacrifiable, même la finalité qui lui avait insufflé la vie. Les désirs émancipateurs du début ont disparu, éclipsés, et il ne reste que l’objet même que nous avons créé : le jardin, l’usine, et la communauté, comme un réceptacle de toutes nos attentes. Le moyen qui devait nous permettre d’améliorer notre vie est devenu la vie en soi. Il devait être un simple échelon vers la libération, mais au lieu d’avoir cette fonction il est devenu une échelle interminable : un escalier en colimaçon qui tourne sur lui-même et qui mène exactement là où il commence, incapable de nous emmener où que ce soit en dehors de lui-même. Un substitut acceptable de l’émancipation.

Par conséquent, si nous voulons créer des communautés, à un niveau réduit (anarchistes) ou de grandes communautés de résistance, larges (maintenant et face à l’avenir), et qui soient présentes dans nos quartiers, nous devons nous débarrasser de la mystification communautaire. Seules les questions affectant l’ensemble peuvent être réglées en commun. Essayer de réguler des aspects de la sphère purement personnelle ou d’imposer des types de comportements ou des pratiques collectives que la communauté n’a pas demandés, voilà la meilleure façon de créer de la crispation et de la désaffection dans la communauté. C’est un phénomène que je ne considère pas comme étant positif ou négatif, mais dont j’ai pu me rendre compte : lorsque nous avons squatté une ou deux maisons à l’intérieur d’un bâtiment non-squatté et que les personnes relogées ont pu s’adapter, il y a eu peu de problèmes de cohabitation. Chaque voisin a été autonome, a réglementé sa propre vie, et l’interaction s’est limitée aux questions communes. Personne n’a interféré dans la vie de personne. Lorsque nous avons squatté des bâtiments entiers et que les assemblées n’ont pas su se limiter à prendre des décisions sur ce qui affecte l’ensemble et ont essayé de remettre en question ce que chacun faisait dans sa maison, il n’y a eu que des échecs et des conflits. On pourrait penser que c’est une question de proportions : moins de contact, moins de malentendus. Et, puisse être vrai, cela nous en dit long sur les attributs de la communauté et sa tendance à outrepasser ses propres compétences pour favoriser la poursuite d’une perfection impossible et inaccessible.

L’exemple ci-dessus est extrapolable à presque toutes les situations. Dans nos milieux, nous parlons de communautés comme dans les séries et les films nord-américains: un ensemble amorphe et supérieur aux individus qui les composent. Être un « membre respectable de la communauté » équivaut à respecter des normes dont nous ne connaissons ni la nature ni la fonction, et ceci n’est généralement ni souhaitable, ni bon. Tant que ce qui a lieu dans la sphère purement individuelle n’affecte pas l’ensemble, la communauté ne doit pas intervenir, ce qui se passe dans ladite sphère lui plaise ou non. L’effort des participants ne doit pas être tant celui de privilégier le « faire communauté », le « sentiment collectif », ou « l’appartenance de groupe », mais plutôt celui de renforcer la capacité de jugement personnel, de critiquer et d’être en désaccord. Je l’ai dit à l’occasion, si aujourd’hui nous ne sommes pas solidaires les uns avec les autres, ce n’est pas par individualisme, mais par grégarisme; par adaptation à la non-solidarité qui prévaut, pour être comme tout le monde. Être solidaire, sans rentrer en concurrence ni obtenir de bénéfices, est une pratique minoritaire et mal vue. À des niveaux de morale superficielle, peut-être pas (« tu ne tueras pas »), mais au niveau de la morale profonde (« sois politicien, policier ou militaire et sois respecté pour tuer »), c’est un fait indiscutable.

Dans une communauté, il faut essayer de renforcer l’indépendance de l’esprit, la volonté de coopérer par conviction et non pas par inertie, et la capacité à contredire la communauté quand elle commet des erreurs. Aucune de nos communautés, même pas nos communautés libertaires, n’ont réussi à le faire. Elles ont essayé de forcer l’uniformité des coutumes et maintenir une harmonie fictive qui se base sur la ressemblance et non la différence. L’individualité est tout aussi nécessaire pour détecter la mort du projet de manière précoce, pour savoir faire la part des choses entre vivre une communauté et vivre dans autre chose, stimulée par l’envie de quelques-uns et alourdie par le laisser-aller et la paresse de la plupart. L’individualité est également nécessaire pour détecter si la communauté se résigne à sa condition de moyen (pour faciliter la vie de ses participants, pour nous armer face à l’événement révolutionnaire) ou bien si elle devient progressivement la finalité de tout effort (quand elle exige que ses membres travaillent seulement pour et au service de la communauté, sans assumer sa fonction de tremplin qui pourrait nous permettre de transiter vers d’autres étapes révolutionnaires).

Penser par soi-même, savoir s’opposer au nombre, générer de la dissidence, se sentir maître de sa propre vie, est le prix que chaque communauté humaine doit être prête à payer à ses membres si elle veut rester en bonne santé, se construire avec de vraies personnes et ne pas être une simple abstraction extérieure aux êtres concrets qui devraient l’animer.

La communauté qui ne comprend pas cela court le risque de créer ses propres réfractaires et de subir les conséquences que Renzo Novatore annonçait lorsqu’il nous prévenait que « quelque société que tu construises, elle doit avoir ses limites ».14

1 La Fédération Anarchiste de Gran Canaria (FAGC) est un collectif duquel l’auteur fait partie.

2 La Plateforme des Affecté.e.s par les Hypothèques (PAH) est un mouvement pour le droit au logement né en 2009 à Barcelone et qui se compose aujourd’hui de 200 assemblées à travers l’Espagne.

3 Le mot « okupar » dérive du verbe « ocupar” (occuper), duquel il se distingue moyennant l’emploi de la lettre K, une graphie non utilisé par l’orthographe courante.

4 Au long de ce texte, quand je fais allusion au terme communauté, je le fais principalement pour désigner, au-delà de son sens général, les communes alternatives créées en marge de la société capitaliste (des utopistes du XIXème siècle jusqu’aux hippies de la deuxième moitié du XXème siècle), qui aspirent à être une démonstration pratique d’un modèle social théorique. Elles tendent ainsi à une certaine stabilité. Ne pas confondre avec les communautés créées en situation, recherchée ou non, de conflit, comme par exemple les diggers anglais du XVIème siècle, la Révolution espagnole de 1936, ou encore l’expérience plus actuelle des Zapatistes. Ces communautés ont tendance à être de nature différente, elles n’aspirent pas à l’isolement et leur aspect expérimental a besoin de plus d’irradiation et de contagion, de mouvement, que de conservation statique.

5 [Le gouvernement issu de cette combinaison] a tendance à abattre l’individu — à le réduire à une simple pièce d’une machine ; impliquant les autres dans la responsabilité de ses actes, et étant impliqué dans les responsabilités pour les actes et les sentiments de ses associés ; il vit et agit, sans contrôle sur ses propres affaires, sans certitude quant aux résultats de ses actions, et presque sans cerveau qu’il ose utiliser sur son propre compte; et ne réalise par conséquent jamais les grands objets pour lesquels la société est de son propre aveu formée » (Warren, Manifiesto, 1841)

6 « […] Notre système de propriété égalitaire n’exige aucun type de surveillance ou de coercition. Il n’y en a pas besoin pour travailler en commun, ni pour faire des repas communs, ni pour organiser les magasins communs. Ce sont des méthodes erronées, destinées à contraindre le comportement humain, sans attirer les esprits. Si nous ne pouvons pas gagner le cœur des gens en faveur de notre cause, n’attendons rien des lois obligatoires. Si nous pouvons le gagner, les lois seront superflues. Cette méthode compulsive s’harmonise avec la constitution militaire de Sparte, mais elle est absolument indigne de personnes qui ne sont guidées que par les principes de la raison et de la justice. Gardez-vous de réduire les hommes à la condition de machines. Faites en sorte qu’ils ne se gouvernent seulement par leur volonté et leurs convictions. Pourquoi les repas devraient-ils être institués en commun? Devrais-je avoir faim en même temps que mon voisin? Dois-je quitter le musée où je travaille, la retraite où je médite, l’observatoire où j’étudie, pour me présenter dans un bâtiment destiné à la cantine au lieu de manger où et quand me l’exige mon désir? « (Godwin, op.cit.).

7 « Avec l’abolition de la propriété privée nous aurons alors un véritable, beau et sain individualisme » (Wilde, op. Cit.)

8 Reclus, op.cit.

9 Mikhaïl Bakounine, Le Principe de L’État, 1871.

10 Max Stirner, L’Unique et sa propriété, 1845.

11 Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, 1854.

12 Cette voie ouvre la porte à l’aphorisme de Friedrich Nietszche: “celui qui se bat avec des monstres prend le risque d’en devenir un à son tour” (Au-delà du bien et du mal, 1886).

13 Ou plutôt ses membres, car la communauté ne pense pas, ne sent pas et ne fait rien par elle-même, elle est simplement un agrégat d’individus.

14 Renzo Novatore, “Mon individualisme Iconoclaste(dans Iconoclasta!), Janvier 1920.